30.05.2008

UN IMPENSÉ(E) 68 ?


Tout en voulant tourner (définitivement) la page de 68, la France n'a pas cessé de commenter 68.
Tous les dix ans un nouvel anniversaire est célébré. Les anciens témoignent, les journalistes remontent des reportages audio ou vidéo, les intellectuels analysent, les jeunes sont invités à s’exprimer. Au total, il se dit beaucoup de choses : mai 68comme événement, comme révolte, comme révolution ; mai 68 comme surprise, comme imprévu ; mai 68 comme vécu, comme expérience ; mai68 comme brèche, comme catalyseur d’évolution, comme accélérateur de transformation des mœurs, comme voie d’eau toujours ouverte.Le seul thème qui est laissé de côté est celui de la pensée. Quelques rares livres portent certes la question : « Y a-t-il eu une pensée 68 ? Les idées ont-elles influencé les évènements ? Et qu’en reste-t-il aujourd’hui ? ». Mais en dehors de cercles académiques, le débat n’a pas lieu. Le foisonnement même de ce qu’a représenté Mai 68 paraît difficilement réductible à « une » pensée. Il y a eu par ailleurs tellement de récupérations et tellement de polémiques de plus ou moins bonne fois que chacun est sur ses gardes face aux tentatives de rationalisation.L’impression enfin d’ouverture, de bouffée d’air, d’oxygène qu’a laissée Mai 68 se conjugue mal avec l’atmosphère habituelle des débats d’idées,et d’ailleurs, face à une telle tornade, on ne sait pas trop quelles sont les questions à poser : repérer des idées qui seraient en quelque sorte à l’origine, à la source de Mai ? Des idées au contraire qui en seraient le produit ? Des pensées qui cohabiteraient avec les événements et qui seraient en quelque sorte les symptômes d’un même ébranlement ?Tout se passe comme si les difficultés étaient telles qu’on referme l’interrogation avant même de l’avoir soulevée. Mieux vaudrait en rester aux lieux communs sur le déblocage des mœurs et des institutions ou auxconvictions solitaires sur « mon mai à moi ». Il s’est ainsi organisé un(une) impensé (é) 68.

Trois paradoxes résultent de cette situation :

- Le premier, c’est que la première analyse construite de ces questions est venue d’intellectuels anti-68. Après L’Ère du vide de Gilles Lipovetsky en 1983, c’est « La pensée 68 » d’Alain Renaut et Luc Ferry en 1985. Naturellement, les débats et réactions suscités par ces livres n’ont rencontré aucun écho ou véritable intérêt de la part des acteurs eux-mêmes.

- Le second paradoxe, c’est que plus globalement la prise de parole de 68 s’est transformée en silence complet à partir de 1980. Plus personne ne s’exprime au nom de 1968 et tout l’espace est occupé par les anti-68. Les critères d’interrogation des « anti » (Mai 68 a-t-il été humaniste ou non ?) paraissent même s’imposer aux cadres de réflexion des anciens « pros ».

- Le troisième paradoxe, c’est qu’après une période d’enfouissement,on pourrait faire l’hypothèse qu’on assiste aujourd’hui à un resurgissement de questions et de modes de pensée qui semblent en forte résonnance avec des idées ayant quarante ans. D’une part,il faut tenir compte de la succession des générations. D’autre part,alors que tout était caché et souterrain en France, la « Frenchtheory » connaissait un fort impact ailleurs, notamment dans les universités américaines. Qu’il s’agisse de sciences sociales (genderstudies, post-colonial studies) ou d’Internet, certains concepts d’origine française nous reviennent en boomerang.

Au cours du débat du 2 Juin, trois questions seront plus particulièrement creusées :
- Le tableau de qui se tait et de qui parle dans la France des années 1980-2000
- Les rapports (non exclusifs) entre le structuralisme et les idées 68,notamment sous l’angle d’une pensée qui en appelle au symbolique,au-delà du réel (cf. Deleuze).
- La mise en perspective des débats contemporains autour du virtuel,en tant que nouveau monde, distinct du réel.
Bienvenue dans L'Impensé(e) !

Philippe Lemoine, Président du Forum d'Action Modernités

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