30.05.2008
UN IMPENSÉ(E) 68 ?
Tout en voulant tourner (définitivement) la page de 68, la France n'a pas cessé de commenter 68. Tous les dix ans un nouvel anniversaire est célébré. Les anciens témoignent, les journalistes remontent des reportages audio ou vidéo, les intellectuels analysent, les jeunes sont invités à s’exprimer. Au total, il se dit beaucoup de choses : mai 68comme événement, comme révolte, comme révolution ; mai 68 comme surprise, comme imprévu ; mai 68 comme vécu, comme expérience ; mai68 comme brèche, comme catalyseur d’évolution, comme accélérateur de transformation des mœurs, comme voie d’eau toujours ouverte.Le seul thème qui est laissé de côté est celui de la pensée. Quelques rares livres portent certes la question : « Y a-t-il eu une pensée 68 ? Les idées ont-elles influencé les évènements ? Et qu’en reste-t-il aujourd’hui ? ». Mais en dehors de cercles académiques, le débat n’a pas lieu. Le foisonnement même de ce qu’a représenté Mai 68 paraît difficilement réductible à « une » pensée. Il y a eu par ailleurs tellement de récupérations et tellement de polémiques de plus ou moins bonne fois que chacun est sur ses gardes face aux tentatives de rationalisation.L’impression enfin d’ouverture, de bouffée d’air, d’oxygène qu’a laissée Mai 68 se conjugue mal avec l’atmosphère habituelle des débats d’idées,et d’ailleurs, face à une telle tornade, on ne sait pas trop quelles sont les questions à poser : repérer des idées qui seraient en quelque sorte à l’origine, à la source de Mai ? Des idées au contraire qui en seraient le produit ? Des pensées qui cohabiteraient avec les événements et qui seraient en quelque sorte les symptômes d’un même ébranlement ?Tout se passe comme si les difficultés étaient telles qu’on referme l’interrogation avant même de l’avoir soulevée. Mieux vaudrait en rester aux lieux communs sur le déblocage des mœurs et des institutions ou auxconvictions solitaires sur « mon mai à moi ». Il s’est ainsi organisé un(une) impensé (é) 68.
Trois paradoxes résultent de cette situation :
- Le premier, c’est que la première analyse construite de ces questions est venue d’intellectuels anti-68. Après L’Ère du vide de Gilles Lipovetsky en 1983, c’est « La pensée 68 » d’Alain Renaut et Luc Ferry en 1985. Naturellement, les débats et réactions suscités par ces livres n’ont rencontré aucun écho ou véritable intérêt de la part des acteurs eux-mêmes.
- Le second paradoxe, c’est que plus globalement la prise de parole de 68 s’est transformée en silence complet à partir de 1980. Plus personne ne s’exprime au nom de 1968 et tout l’espace est occupé par les anti-68. Les critères d’interrogation des « anti » (Mai 68 a-t-il été humaniste ou non ?) paraissent même s’imposer aux cadres de réflexion des anciens « pros ».
- Le troisième paradoxe, c’est qu’après une période d’enfouissement,on pourrait faire l’hypothèse qu’on assiste aujourd’hui à un resurgissement de questions et de modes de pensée qui semblent en forte résonnance avec des idées ayant quarante ans. D’une part,il faut tenir compte de la succession des générations. D’autre part,alors que tout était caché et souterrain en France, la « Frenchtheory » connaissait un fort impact ailleurs, notamment dans les universités américaines. Qu’il s’agisse de sciences sociales (genderstudies, post-colonial studies) ou d’Internet, certains concepts d’origine française nous reviennent en boomerang.
Au cours du débat du 2 Juin, trois questions seront plus particulièrement creusées :
- Le tableau de qui se tait et de qui parle dans la France des années 1980-2000
- Les rapports (non exclusifs) entre le structuralisme et les idées 68,notamment sous l’angle d’une pensée qui en appelle au symbolique,au-delà du réel (cf. Deleuze).
- La mise en perspective des débats contemporains autour du virtuel,en tant que nouveau monde, distinct du réel.
Bienvenue dans L'Impensé(e) !
Philippe Lemoine, Président du Forum d'Action Modernités
16:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lemoine, paradoxes, lipovestky
Kant ou pas Kant ?
Baudelaire, Le musée classique du Bazar Bonne-Nouvelle, 1846 :
(À propos de la peinture d'Eugène Delacroix, représentant le célèbre révolutionnaire Marat agonisant (mourant ?) dans son bain…)
« Le divin Marat, un bras pendant hors de la baignoire et retenant mollement sa dernière plume, la poitrine percée de la blessure sacrilège, vient de rendre le dernier soupir. Sur le pupitre vert placé devant lui sa main tient encore la lettre perfide: “Citoyen, il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance.” L’eau de la baignoire est rougie de sang, le papier est sanglant; à terre gît un grand couteau de cuisine trempé de sang; sur un misérable support de planches qui composait le mobilier de travail de l’infatigable journaliste, on lit: “A Marat, David.” Tous ces détails sont historiques et réels, comme un roman de Balzac; le drame est là, vivant dans toute sa lamentable horreur, et par un tour de force étrange qui fait de cette peinture le chef-d’œuvre de David et une des grandes curiosités de l’art moderne, elle n’a rien de trivial ni d’ignoble. Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce poème inaccoutumé, c’est qu’il est peint avec une rapidité extrême, et quand on songe à la beauté du dessin, il y a là de quoi confondre l’esprit. Ceci est le pain des forts et le triomphe du spiritualisme; cruel comme la nature, ce tableau a tout le parfum de l’idéal. Quelle était donc cette laideur que la sainte Mort a si vite effacée du bout de son aile? Marat peut désormais défier l’Apollon, la Mort vient de le baiser de ses lèvres amoureuses, et il repose dans le calme de sa métamorphose. Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois; dans l’air froid de cette chambre, sur ces murs froids, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige. Nous permettrez-vous, politiques de tous les partis, et vous-mêmes, farouches libéraux de 1845, de nous attendrir devant le chef-d’œuvre de David? Cette peinture était un don à la patrie éplorée, et nos larmes ne sont pas dangereuses.
Quel texte étonnant !
« Et nos larmes ne sont pas dangereuses ».
Comme c’est violent et perturbant !
Il faut laisser filer les choses dans leur esthétisation. Que voulez-vous y faire ? Car c’est bien ça qu’il dit. C’est presque méchant. Pas tout à fait, mais pas loin.
J’aime bien l’idée que ce texte de Baudelaire puisse être non une réponse, mais un FAIT objecté à la noble tentative de revivifier le tumulte – on sait que quelque chose s’inventait ; on voudrait revenir à cette source, y remonter comme dans une géographie amoureuse, avec précaution, mais on est comme pris par le soin de cette recherche, on s’affecte de ce soin pris à traquer la nouveauté antérieure ; et, de soin en soin, on en finit par s’ « attendrir » (sic), et même par s’envoler.
Evidemment, ce paragraphe de Baudelaire, de 1846, il faut le mettre en regard / miroir du 18 Brumaire de Louis Bonaparte de Marx, paru en 1852, ou comment le poids des morts sur les vivants les écrase jusqu’à la farce…
Ces choses étant dites, qui font office de méthode :
Hypothèse : il y a une séquence en deux petits temps et demi.
1. Le problème de la dialectique – c’est un peu old school, mais quand les gens racontent que 68 est le début de la fin des systémiques « totalisantes », ce à quoi ils font d’abord référence, c’est à la dangerosité + inefficience de la « raison dialectique ». Kant est toujours immanquablement perçu comme la seule antidote possible. Parce que la finitude kantienne semble bien être la matrice de toutes les nouvelles lignes de séparation à établir entre savoirs positifs et réflexivité : Kant semble bien se tenir au point de ligne de partage des eaux. C’est vrai en épistémologie (problème de la falsifiabilité), comme concernant la hiérarchie des normes du droit (Kelsen), comme, d’un certain point de vue aussi, au fondement même
2. Le problème de la virtualisation
1.
D’abord, Kant. On connaît le problème, mais il faut le rappeler.
Kant a bien envisagé ce que pourrait signifier dialectiser. Pas seulement au sens de la « dialectique transcendantale » ( = quels sont les grands facteurs de synthèse de la pensée, qui lui révèleraient comme à elle-même l’impensable de sa propre antériorité ; sa réponse de la Critique de la raison pure étant : le Sujet comme Moi, le Monde comme Totalité, Dieu comme Origine).
Mais, aussi, au sens hégélien de position d’une concrétude plus réelle que la pensée ou la simple connaissance (pardon, j’écris mal mais je fais ça vite vite). Kant n’a JAMAIS voulu franchir le Rubicon de « l’intuition intellectuelle » Mais il est allé vraiment très loin en ce sens. Jusqu’à inventer ce qui, sans doute, est son concept le plus contemporain pour nous : en définissant les manifestations sensibles de la finalité comme légalité du contingent. C’est tout le problème de la Critique de la faculté de juger : lorsque le sujet fait face à l’événement du sentiment de plaisir ou de peine, lorsqu’il s’auto-affecte donc, lorsqu’il se prend lui-même pour objet, lorsqu’il rend tangible quelque chose comme la « subjectivo-objectivité » (en langage hégélien), ALORS il s’ouvre au symbolique. La différence ontologique entre connaissance (CRPure) et liberté (CRPratique) n’a de sens, ne prend sens, que parce que cette différence insoluble peut devenir une pensée du symbolique. Par le beau et le sublime, nous pressentons la possibilité – la virtualité – d’un entendement intuitif pour lequel mécanisme et finalité se fondraient en un seul et même principe organisateur. Mais, ni mécanisme, ni finalité, ni entendement intuitif ne donnent autre chose qu’une manifestation : c’est par simple analogie avec l’idée d’une universalité logico-théorique que le jugement réfléchissant s’exerce vraiment – raison pour laquelle la recherche d’assentiment comme activité propre du jugement de goût fonde une logique bien particulière, dont Kant lui-même n’a fait qu’approximer l’immense portée, celle d’une pensée politique qui ne se lirait pas comme une nécessaire résolution de l’antinomie du sens nouveau qu’il convient de donner à l’empirique (le contingent) et du théorético-pratique (la légalité).
2.
Ensuite, le problème de la virtualisation
C’est sans doute là, dans l’incomplétude implicite de l’imaginaire démocratique que Kant, au climax des Lumières, pressent déjà, qu’il faudrait regarder pour trouver une archéologie des pensées contemporaines du virtuel.
« Par l’expression Idée esthétique, j’entends cette représentation de l’imagination qui donne beaucoup à penser, sans qu’aucune pensée déterminée, c’est-à-dire de concept, puisse lui être adéquate et que par conséquent aucune langue ne peut complètement exprimer et rendre intelligible ».
Comment mieux dire que le virtuel, qu’on pourrait aussi nommer le style, signifie bien : se tenir au point d’origination de la langue elle-même.
2 et demi.
Dire que notre économie se dématérialise, c’est en même temps impliquer sa compensation sous une autre forme, non substantiée, celle d’une bio-économie qui :
- réouvre sans cesse la question de sa consistance valorisable : le problème n’est plus tant celui de l’ajustement de l’offre à une demande que celui d’une tombée dans une apparente gratuité de pans entiers des échanges cognitifs (bien entendu, le problème ne porte pas sur le concept de gratuité, qui anime les discussions entre économistes « professionnels », assurés de leur bon droit dans la discussion, mais sur l’apparence de ce concept – soit, sur l’esthétisation de ce concept – sur son percept, disons)
- donne une antériorité à l’imaginaire de la connectique et de la potentialité de convergence sur la comparabilité de secteur d’activités organisés dont les catégories apparaissent comme autant de mécanismes subsumables par un travail « moléculaire » souterrain – bien entendu, on retrouve encore et encore l’antinomie kantienne du mécanisme et de la téléologie – mais cette antinomie là, la véritable « face Nord » du kantisme, risque permanent de déclassement de cet étrange effet de cliquet permettant de tenir pour acquis les processus les plus contemporains des formes d’individuation (disons, le sentiment de soi), de problème indexé sur l’événement de la rencontre fortuite (le contingent), semble bien devenir le principe dynamique de tout horizon de valorisation. En quoi, ce que nous pourrions bien découvrir désormais, c’est que la Critique de la Faculté de juger ne pourrait être considérée comme « la » Critique de la raison politique (cf. la tentative arendtienne de ce point de vue, dans Juger notamment) que dans la mesure où il faudrait d’abord y voir une description (pas une Critique, une description) de notre propre impensé économique.
- se donne, par conséquent, comme horizon aussi fascinant que révoltant d’abolir la différence entre celui qui produit et celui consomme : quelles sont les modalités nouvelles de cet ordre des échanges là ? Comment ferez-vous pour résister aux appels à la formation, à la constitution d’une intelligence collective ? Plutôt que de s’intéresser exclusivement aux adaptations des modèles industriels, à leur flexibilité, et à la vérification du fait que l’équilibre putatif entre offre et demande se trouve bien respecté, bien que déplacé, nos chers économistes feraient bien d’aller y regarder un peu plus du côté de ce que fabrique le marketing de traçabilité et de connectique.
Cette note n’est ni vraiment rédigée ni bibliographiquement fondée. Je cherche juste à poser quelques petites choses, en me mettant là où les idées se stéréotypent. Ce qui me semble à la fois plus scandaleux, plus immature, mais aussi plus intéressant, plus médiatique, que d’aller dans une revendication de rectitude intellectuelle aussitôt démentie par un autre impensé, autrement plus sérieux, celui du présent : la sympathique tentative d’actualisation de mai 68 connaîtra l’aventure de tous les regards vivants portés sur quelque chose de trop vif pour s’accomplir / avoir été accompli / autrement que sous la forme de l’événement.
1: Intuition intellectuelle = répondre sérieusement à la question : « quel est le statut de réalité des idées (idées au sens courant, non pas au sens kantien) ? », par autre une chose qu’une dénégation / déréalisation – dit autrement : comprendre la portée un peu vertigineuse de cette simple note de la CRPratique : « Si on ne m’accorde par l’idéalité transcendantale de l’espace et du temps, alors il ne reste plus que le spinozisme (sic) dans le domaine de la moralité » – de fait, d’où vient cet accordé reconnu par Kant lui-même comme, donc, la véritable « conditions de possibilité » de l’ethos critique ? Etc. Il faudrait faire à cette petite note de la CRPratique un sort tout particulier.
Antoine Rebiscoul.
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27.05.2008
Notes avant qu'il ne soit trop tard
De cette soirée du 2 juin, le grand névrosé (que je suis) attend surtout que soit fait écho à l'une ou à l'autre des questions qu'il se pose matin et soir, rarement le midi, pour calmer son angoisse et tenter de vivre son quotidien dans une paix psychique relative.
Ainsi, des 3 questions suivantes :
- l'hyperdémocratie conduit-elle à "la grande déculturation" pour parler comme Renaud Camus ? Le cas échéant, est-ce grave ? Et 1968 a-t-il été le moment fondateur de nos sociétés actuelles qu'il qualifie, lui, de "post-culturelles" ?
- si le concept d'auteur est central dans la réflexion en et sur 68, c'est pour constater qu'il a, en ces temps-là, enrichi alors son contenu signifiant; il est devenu concept trois-en-un, bancal : l'autoritariste (que l'on entend alors éradiquer); l'autorisé (que chacun souhaite devenir; mais "autorisé" par qui, diable ?) et le s'auto-risant (que l'on souhaite être de droit et de fait, mais sans consentir le moindre effort ni la moindre compétition). Faut-il, dans ces conditions, avoir aujourd'hui à choisir entre une société d'auteurs et une juxtaposition d'individus autoritaristes, autorisés et s'autorisant ?
- Mai 68 a-t-il travaillé sur la peau humaine ? Immédiatement ou bien après, dans les années 70. Par l'esprit ou par les sens ? Mais alors, où est passé le "corps de 68" ? (le corps du crime ou le corps du délit, c'est selon).
Peut-être un institut de sondage pourrait-il, d'ici le 2 juin, procéder à une enquête directive auprès de 1004 "surmois" titulaires de la carte Vermeil sur la base de ces 3 questions ? Avec en question complémentaire: "Pourquoi mai 68 n'a-t-il pas eu lieu ?"
La thèse selon laquelle "Mai 68" reste un impensé et que cet impensé tient beaucoup à la façon dont on a, depuis 40 ans, trop peu estimé les capacités de l'approche structuraliste (dans la génèse, dans la projection, dans le "portage", dans l'explication, dans la compréhension,..de 68) sera d'autant plus probante qu'elle s'évertuera à expliquer, en creux au moins, de façon allusive au moins, en quoi l'approche phénoménologique n'a pas été susceptible jusque là et n'est pas susceptible de remplir ce rôle.
A défaut, il pourrait rester, en fin de soirée, des "Compagnons de l'Impensé", légèrement insatisfaits, qui réclameront une suite à travers une autre soirée consacrée..... à " l'Insensé de 68" !!
09:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : karsenty, camus, karsenty, autorité
Althusser et Mai 1968 : les décalages
Difficile d’imputer à Louis Althusser la moindre responsabilité intellectuelle dans Mai 68. Il s’y trouve pris de court comme le Parti Communiste ; comme ses élèves normaliens en rupture . Comme tout le monde. Mai 68 est un événement surdéterminé : aucune théorie de la contradiction n’en produit la loi d’apparition. Sur ce point Althusser est moins loin de Mai 68 qu’on peut croire.
Au salon de la Jeune Peinture de l’automne 1969 fut exposé un grand tableau collectif signé Jacques Monory, Edouardo Arroyo et Gilles Aillaud. Il portait un titre évocateur : Althusser hésitant à entrer dans la Datcha Lévy Strauss où l’attendent Foucault, Barthes et Lacan. Sur le seuil de la porte vitrée de la terrasse d’un appartement moderne Althusser semblait hésiter à entrer dans la pièce où l’attendaient déjà ses confrères.
.En ce sens, le tableau éventait un secret de polichinelle. Althusser n’avait jamais consommé l’union avec le structuralisme, fût-il de gauche
Mais, le reproche cruel contenu dans cette œuvre collective des « gauchistes » du Salon de la Jeune peinture reprenait la fameuse interpellation : « d’où parles-tu, camarade ? » Du Parti ? des groupuscules avec tes anciens élèves? du « groupe Spinoza » entouré d’une aura de clandestinité qui regroupait ceux qui n’avaient pas quitté le Parti ?
Althusser entre sans entrer et sort sans sortir, comme au Stalag il s’évade sans s’évader.
Décalage récurrent de cette ambivalence où Althusser s’ est maintenu de façon très délibérée dans la bataille qui fit rage au sein même du Parti post festum pour savoir si le mouvement étudiant et ses aspects non ouvriers l’avaient emporté ou non sur le mouvement social.
En fait, le philosophe des décalages de Rousseau, titre d’un de ses articles les plus puissants sur Le contrat social publié dans les Cahiers Pour l’Analyse, est décalé d’une bien plus cruelle façon. Il part pour l’hôpital psychiatrique le lendemain de la nuit des barricades du quartier latin. Quand il sortira du brouillard en septembre il aura manqué l’essentiel des événements de Mai et l’intervention soviétique à Prague. Mais, cela fort peu de gens le sauront comme la folie de Waldeck Rochet.
Dernier décalage encore plus parlant : presque un an plus tard, en mars 69, il écrit à Maria-Antonietta Macchiocchi qui se présente à la députation de Naples , dans une lettre de 20 pages qu’Hélène, sa compagne fera retirer à françois Maspéro de l’édition française des Lettres de l’intérieur du Parti : « En Mai 68, s’est produit un événement d’une importance capitale pour les perspectives révolutionnaires dans les « pays capitalistes occidentaux », un événement qui doit avoir des répercussions sur notre politique, sinon celle-ci risquerait d’être à la remorque des événements, et non des événements de Mai, qui appartiennent au passé, mais des événements présents et futur, qui, un jour, iront bien plus loin que Mai. »
Déni de paternité de cette position qui double à gauche tout le monde. Il avait déjà démenti l’article, portant bien de lui paru sur la Révolution culturelle chinoise paru en 1967. En 1978, il voudra effacer au marbre certains passages au vitriol de Ce qui ne peut plus durer dans le Parti.
Yann Moulier-Boutang
Texte paru dans L'Humanité du 21 avril
08:06 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : moulier-boutang, althusser, humanite
26.05.2008
Bêtise économique
"Aucune époque cependant ne s'est vue comme la nôtre, vivre son présent comme chargé d'un sens déjà historique", écrivait Pierre Nora en 1972, définissant l'avènement rapide d'un "présent historique", "fait du sentiment de participation des masses au destin national". Trente ans plus tard, cette analyse s'applique parfaitement à l'entreprise et à l'économie. Révélant l'émergence d'une participation nouvelle des médias et de l'opinion au destin des entreprises, la mise en événement médiatique soumet la crise de l'entreprise à une forme nouvelle de présent historique, certes, mais également de présent économique. Passé, présent, futur, voici également ici illustré, le brouillage d'historicité que traverse notre société, le "présentisme" que François Hartog a si bien décrit. " Ce n'est pas user de termes propres que de dire : il y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir", analysait Saint Augustin. Peut-être dirait on plus justement : "il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent et le présent du futur. Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est l'intuition directe, le présent de l'avenir c'est l'avenir".
Catherine Malaval - Robert Zarrader
Texte extrait de "La bêtise économique", Editions Perrin, mai 2008.
http://labetiseeconomique.wordpress.com
21:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bêtise, nora, malaval
Mon, mais à 68
« Mon mai 68 à moi », c'est le bouleversement d'une organisation sociale constituée et structurée qui ne prenait pas en compte les aspirations des individus à être . Sartre en est le symbole.
« Mon, mais à 68 » , c'est l'urgence de l'invention en France d'une société organisée et structurée autour d'un projet commun et humain. "Notre 2008 à nous"
Jean-Louis Frechin, Designer, 1962
21:08 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : frechin, sartre
25.05.2008
Considération intempestive sur mai 68
L'organisation de la soirée « Modernités » au Théâtre du Rond-point le 2 juin prochain devrait permettre de s’emparer de l’anniversaire de « mai 68 » pour chercher comment il est possible, et sain de « l’oublier ». L’oublier, ce n’est pas le considérer comme n’ayant jamais eu lieu, comme disparu, mais c’est comprendre que « l’héritage impossible » de mai 68 est pour les générations suivantes, « intraduisible ».
Oublier, l’événement, c’est, au sens de Nietzsche, le tenir pour « inactuel » ou « intempestif » . Comment faire passer un souvenir entre la génération contemporaine des événements culturels et de leur « lecture » marxiste-léniniste, vécus dans un enthousiasme surpris de lui-même, à travers la transgression et la libération de la parole et celle qui n’a pas connu l’événement mais qui en a une image mythifiée et se sent le devoir de garder une mémoire glorifiée en comparaison d’un présent désabusé, désenchanté, vécu comme dérisoire ?
N’est-ce pas de la faculté d’oubli que nous aurions besoin, plus que d’une mémoire impossible et intraduisible, ? Entretenir l’héritage de 68, n’est-ce pas être capable de construire un futur libéré de trop d’histoire (et de trop d’histoires) mais porteur du processus de libération jailli en 68 ?
Comme le répète dans les medias Daniel Cohn-Bendit lui-même , « mai 68, c’est fini ! on ne va quand même pas recommencer 14-18 ! » Il s’agit, au fond, moins de recommencer que de commencer à oublier ce qui se répète pour faire émerger ce qui ne se dit pas encore, l’impensé 68.
Brice de Villers
Brice de Villers, philosophe, a travaillé sur les politiques d'éducation artistiques et culturelles au Ministère de la Culture.
13:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : villers, nietzsche, anniversaire
23.05.2008
Mai 68, le débat introuvable
"Rien, depuis vingt ans, n'a été recouvert de tant de mensonges commandés que l'histoire de mai 1968".
Guy Debord en 1988
Quarante ans après les événements, le mouvement de Mai 68 a déjà une histoire, celle de ses interprétations.
Les années 70 lui ont été favorables. 1985 a été un tournant avec le livre de L.Ferry et A.Renaut sur la "Pensée 68", dénonçant son idéologie "antihumaniste". Les quarante ans sont l'occasion de relancer une question qui est loin d'être épuisée.
Dans la revue Le Débat, Marcel Gauchet non seulement s'en prend à Mai 68, mais il fustige à travers son bilan toute une génération qu'il qualifie d'imposteurs, ces baby-boomers en lesquels il voit les porteurs fidèles d'une vision du monde dont l'irruption soudaine a marqué le mois de mai 1968. Ce déplacement de l'événement à la responsabilisation de toute une génération est un amalgame qui, à l'heure actuelle, se répand insidieusement dans les esprits.
D'après M.Gauchet, la génération 68, sous des aspects faussement modernes, a perpétué les archaïsmes de la société française en consolidant "notre fatal modèle étato-aristo-clérical". Bref, les blocages actuels de la société française jettent la suspicion sur un mouvement spontané d'il y a quarante ans.
Or, c'est précisément à propos de ces blocages que Michel Crozier s'était livré en 1970 à une interprétation du phénomène. Dans son livre "La société bloquée", il avance que la subversion visait plus les institutions de la vie quotidienne, comme l'université ou l'entreprise, que l'organisation du pouvoir politique dans son ensemble. Les français ont cherché à modifier le système de relations humaines qui régit chez nous l'action collective, avant de penser à construire la société sans classe.
Pour l'un, mai 68 est une tentative de faire sauter les verrous de la société française et pour l'autre, l'idéologie qui a permis à toute une génération de les consolider.
Pire ; on connaît la thèse consistant à faire de Mai 68 la profession de foi du narcissisme post-moderne dont la consommation marchande avait besoin pour son développement, comme si en lieu et place d'un mouvement subversif il s'était agi d'une adaptation brutale des esprits au capitalisme de notre époque. Bref, une révolution culturelle aux accents maoïstes au service des multinationales.
Tout ceci prouve qu'à condition d'être cohérent, l'histoire peut être le lieu de toutes les manipulations.
Ce que Raymond Aron a qualifié de "marathon de palabres" n'en a pas moins été un phénomène signifiant, doté d'un sens, ainsi que la tentative de résoudre un problème. Entre l’attitude qui consiste à réduire Mai 68 à de simples mots, et celle qui consiste à l’accuser d’avoir conçu le monde d’aujourd’hui, le temps est venu d’évoquer avec l’impensé 68, les refoulements français qui ont été sidérés l’instant d’un mois devant cette explosion pulsionnelle collective, et qui, au nom d'un élan bien laborieux vers l'avenir, n'ont de cesse de condamner avec enthousiasme à la fois le passé et les efforts déployés pour s'en émanciper.
Didier Toussaint,
associé-fondateur de DIT, société de conseil en stratégie d'innovation.
08:38 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : impensse, mai, 68, toussaint, spectacle
21.05.2008
Cathy de Génération Précaire
Nous serons nombreux à venir afin d'entendre (enfin !) une réponse curieuse, honnête, exigeante… à la molle désertion de ceux-là même qui s'étaient engagés, et nous ont parfois même donné le goût de l'engagement.
Mais nous aurons aussi une pensée pour les « générations du dessous » qui, souvent - toujours dans l’ombres des camarades ou contre-camarades épanouis en 68 - éprouvent une véritable difficulté à restituer une valeur à la pensée, à la vie intellectuelle, à l’héritage politique aussi, tout simplement.
…Et peut-être trouverai-je une réponse à cette question qui m'obsède :
Comment nous y prendre pour permettre aux jeunes de ré-envisager le droit à l’Utopie ?
Cathy de Génération Précaire
www.generation-precaire.org
18:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : impensee, 68, generation, precaire, cathy
L'Impensé(e) 68, c'est demain !
Mercredi 21 mai. La page se tourne déjà. Les commémorations de Mai 68 s'achèvent. Les pros et les antis comptent les points, et se donnent rendez-vous dans dix ans, et en plus sur la place des Grands Hommes.
Mais nous déplorons que le débat, essentiel à nos yeux, sur les idées mises en lumière par 68 n'ait toujours pas eu lieu.
Et pourtant… Althusser, Derrida, Foucault, Deleuze, Guattari, Lacan, Barthes, Lévi-Strauss…
Dès après 68, les États-Unis ont accueilli ces penseurs et surtout leurs idées, qui ont influé la société durablement, les nouvelles technologies, les nouveaux modes de vie, une autre façon de voir le monde… la modernité.
Pourquoi les soixante-huitards n'ont-ils sur que s'enfermer, soit dans le silence, soit dans l'exhibition fière et complaisante ?
Comment a-t-on pu vouloir, en France, ignorer ces idées, alors même qu'outre-Atlantique, elles façonnaient déjà le monde et l'art ?
Enfin, ce Mai 68 si honni ou tant aimé nous éclaire-t-il, ou nous embrouille-t-il, pour concevoir et voir aboutir… Un autre monde ?
Ce sont ces questions que nous poseront d'abord à Virginie Linhart, Lamiel Barret-Kriegel, François Dosse et François Cusset, puis enfin au public lors de la prochaine soirée Modernités On/Off du 2 juin.
Nous avons invité les contributeurs les plus ardents du Forum d'Action Modernités à exprimer sur ce blog ce qu'ils attendent de ce débat, et, aussi, de la pensée 2008.
C'est pourquoi des interventions artistiques sélectionnées par notre complice Jean-Michel Ribes se mêleront à la soirée.
Nous espérons avant tout, avec ce blog et ce débat ouverts à tous, contribuer à saisir ce que Mai 68 a pensé, et, à vrai dire, surtout ce qu'il n'a pas pensé.
Forum d'Action Modernités.
Théâtre du Rond-Point,
2 bis avenue Franklin Roosevelt
75008 Paris
Entrée libre sur réservation indispensable sur www.forum-modernites.org
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