23.05.2008
Mai 68, le débat introuvable
"Rien, depuis vingt ans, n'a été recouvert de tant de mensonges commandés que l'histoire de mai 1968".
Guy Debord en 1988
Quarante ans après les événements, le mouvement de Mai 68 a déjà une histoire, celle de ses interprétations.
Les années 70 lui ont été favorables. 1985 a été un tournant avec le livre de L.Ferry et A.Renaut sur la "Pensée 68", dénonçant son idéologie "antihumaniste". Les quarante ans sont l'occasion de relancer une question qui est loin d'être épuisée.
Dans la revue Le Débat, Marcel Gauchet non seulement s'en prend à Mai 68, mais il fustige à travers son bilan toute une génération qu'il qualifie d'imposteurs, ces baby-boomers en lesquels il voit les porteurs fidèles d'une vision du monde dont l'irruption soudaine a marqué le mois de mai 1968. Ce déplacement de l'événement à la responsabilisation de toute une génération est un amalgame qui, à l'heure actuelle, se répand insidieusement dans les esprits.
D'après M.Gauchet, la génération 68, sous des aspects faussement modernes, a perpétué les archaïsmes de la société française en consolidant "notre fatal modèle étato-aristo-clérical". Bref, les blocages actuels de la société française jettent la suspicion sur un mouvement spontané d'il y a quarante ans.
Or, c'est précisément à propos de ces blocages que Michel Crozier s'était livré en 1970 à une interprétation du phénomène. Dans son livre "La société bloquée", il avance que la subversion visait plus les institutions de la vie quotidienne, comme l'université ou l'entreprise, que l'organisation du pouvoir politique dans son ensemble. Les français ont cherché à modifier le système de relations humaines qui régit chez nous l'action collective, avant de penser à construire la société sans classe.
Pour l'un, mai 68 est une tentative de faire sauter les verrous de la société française et pour l'autre, l'idéologie qui a permis à toute une génération de les consolider.
Pire ; on connaît la thèse consistant à faire de Mai 68 la profession de foi du narcissisme post-moderne dont la consommation marchande avait besoin pour son développement, comme si en lieu et place d'un mouvement subversif il s'était agi d'une adaptation brutale des esprits au capitalisme de notre époque. Bref, une révolution culturelle aux accents maoïstes au service des multinationales.
Tout ceci prouve qu'à condition d'être cohérent, l'histoire peut être le lieu de toutes les manipulations.
Ce que Raymond Aron a qualifié de "marathon de palabres" n'en a pas moins été un phénomène signifiant, doté d'un sens, ainsi que la tentative de résoudre un problème. Entre l’attitude qui consiste à réduire Mai 68 à de simples mots, et celle qui consiste à l’accuser d’avoir conçu le monde d’aujourd’hui, le temps est venu d’évoquer avec l’impensé 68, les refoulements français qui ont été sidérés l’instant d’un mois devant cette explosion pulsionnelle collective, et qui, au nom d'un élan bien laborieux vers l'avenir, n'ont de cesse de condamner avec enthousiasme à la fois le passé et les efforts déployés pour s'en émanciper.
Didier Toussaint,
associé-fondateur de DIT, société de conseil en stratégie d'innovation.
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