27.05.2008

Althusser et Mai 1968 : les décalages

Difficile d’imputer à Louis Althusser la moindre responsabilité intellectuelle dans Mai 68. Il s’y trouve pris de court comme le Parti Communiste ; comme ses élèves normaliens en rupture . Comme tout le monde. Mai 68 est un événement surdéterminé : aucune théorie de la contradiction n’en produit la loi d’apparition. Sur ce point Althusser est moins loin de Mai 68 qu’on peut croire.

Au salon de la Jeune Peinture de l’automne 1969 fut exposé un grand tableau collectif signé Jacques Monory, Edouardo Arroyo et Gilles Aillaud. Il portait un titre évocateur : Althusser hésitant à entrer dans la Datcha Lévy Strauss où l’attendent Foucault, Barthes et Lacan. Sur le seuil de la porte vitrée de la terrasse d’un appartement moderne Althusser semblait hésiter à entrer dans la pièce où l’attendaient déjà ses confrères.
.En ce sens, le tableau éventait un secret de polichinelle. Althusser n’avait jamais consommé l’union avec le structuralisme, fût-il de gauche
Mais, le reproche cruel contenu dans cette œuvre collective des « gauchistes » du Salon de la Jeune peinture reprenait la fameuse interpellation : « d’où parles-tu, camarade ? » Du Parti ? des groupuscules avec tes anciens élèves? du « groupe Spinoza » entouré d’une aura de clandestinité qui regroupait ceux qui n’avaient pas quitté le Parti ?
Althusser entre sans entrer et sort sans sortir, comme au Stalag il s’évade sans s’évader.
Décalage récurrent de cette ambivalence où Althusser s’ est maintenu de façon très délibérée dans la bataille qui fit rage au sein même du Parti post festum pour savoir si le mouvement étudiant et ses aspects non ouvriers l’avaient emporté ou non sur le mouvement social.
En fait, le philosophe des décalages de Rousseau, titre d’un de ses articles les plus puissants sur Le contrat social publié dans les Cahiers Pour l’Analyse, est décalé d’une bien plus cruelle façon. Il part pour l’hôpital psychiatrique le lendemain de la nuit des barricades du quartier latin. Quand il sortira du brouillard en septembre il aura manqué l’essentiel des événements de Mai et l’intervention soviétique à Prague. Mais, cela fort peu de gens le sauront comme la folie de Waldeck Rochet.

Dernier décalage encore plus parlant : presque un an plus tard, en mars 69, il écrit à Maria-Antonietta Macchiocchi qui se présente à la députation de Naples , dans une lettre de 20 pages qu’Hélène, sa compagne fera retirer à françois Maspéro de l’édition française des Lettres de l’intérieur du Parti : « En Mai 68, s’est produit un événement d’une importance capitale pour les perspectives révolutionnaires dans les « pays capitalistes occidentaux », un événement qui doit avoir des répercussions sur notre politique, sinon celle-ci risquerait d’être à la remorque des événements, et non des événements de Mai, qui appartiennent au passé, mais des événements présents et futur, qui, un jour, iront bien plus loin que Mai. »

Déni de paternité de cette position qui double à gauche tout le monde. Il avait déjà démenti l’article, portant bien de lui paru sur la Révolution culturelle chinoise paru en 1967. En 1978, il voudra effacer au marbre certains passages au vitriol de Ce qui ne peut plus durer dans le Parti.

Yann Moulier-Boutang
Texte paru dans L'Humanité du 21 avril